Le sprint des professeurs d’Italien

(préface de Rosalba Applauso)

Le 9 juillet 2015, la loi de réforme du système scolaire italien est enfin approuvée au Sénat, malgré la protestation des enseignants et des étudiants et les divisions à l’intérieur de la majorité du gouvernement. Il s’agit d’une réforme, définie par les experts comme la mise en œuvre de l’idée d’école néolibérale et entrepreneuriale de style Berlusconien. La « Buona Scuola » envisage toute une série de changements dont les principaux sont :  améliorer la qualité de l’enseignement en favorisant l’avancement au mérite, plus de latitude aux directeurs d’établissement pour recruter et gérer la carrière des enseignants, un allégement de la fiscalité des établissements privés et des changements dans la façon de recruter les enseignants. En ce qui concerne le recrutement des professeurs, sur lequel l’article qui suit se concentre, M. Renzi avait annoncé un plan d’emploi en CDI de 148 000 enseignants précaires faisant partie des « listes de contractuels déjà habilités » (formées par ces professeurs habilités jusqu’en 2008) et un concours pour tous les titulaires d’une habilitation, bien que certains d’entre eux, les titulaires du Tirocinio Formativo Attivo – Apprentissage formatif actif avaient déjà passé un concours. Ce dernier prévoyait 3 sélections : un test à choix multiple à caractère national, un examen écrit et un examen oral, nécessaires pour être admis à une année de cours de formation, après laquelle, ces candidats qui auraient été reçus aux examens pendant les cours, au stage de 400 heures en établissement et à l’examen final (discussion sur un mémoire relatif au stage en établissement et présentation d’une leçon dont le sujet avait été tiré au sort 24 heures auparavant) en présence d’un jury composé des enseignants des cours et d’un cadre du ministère de l’éducation, ces candidats donc, auraient obtenu le certificat d’aptitude à l’enseignement. Cependant, M. Renzi et le Ministre de l’Éducation, qui avaient parlé de dialogue et de consultations avec le monde de l’Ecole à plusieurs reprises, ont fait semblant d’écouter mais ils ont obligé ces professeurs à passer un autre concours pour devenir titulaires. Un concours qui était bien loin d’être rigoureux et de sélectionner les meilleurs.

Après deux mois de retard, l’avis de concours est enfin publié en février 2016 et après deux mois seulement les épreuves écrites sur ordinateur commencent, ne laissant donc pas beaucoup de temps aux candidats pour étudier et se préparer en vue des épreuves. Cependant, même si on avait présenté le concours comme une opportunité, les candidats se sont bientôt aperçus que, au contraire, c’était une opportunité pour les exclure de l’école pour toujours : une épreuve écrite où les questions étaient tellement subjectives qu’il n’y avait pas de bonnes réponses mais auxquelles toutes les réponses étaient acceptables, un logiciel censé enregistrer les réponses avec de nombreuses failles de la sécurité et aisément manipulable de l’extérieur, l’absence des jurys,  le manque des grilles d’évaluation avant l’écrit et enfin… l’échange des épreuves écrites des candidats, avec certains d’entre eux admis à l’oral en vertu d’un devoir écrit appartenant à un autre candidat. Pour conclure, un taux d’échec qui atteint 100% pour certaines matières. En ce qui concerne le français, dans le Latium, ce taux a atteint 90%. Malgré les critiques provenant du monde de l’université et des experts de didactique et de pédagogie, le ministre de l’éducation et le premier ministre se sont évertués à déclarer que tout s’était bien passé, démontrant encore une fois, une obstination totalement aveugle. L’article ci-dessous est une traduction d’un article de Claudio Giunta, paru dans le quotidien italien Il Manifesto, qui analyse notamment l’épreuve écrite d’italien et identifie tous ses manques, manques qui appartiennent, hélas, au concours dans son ensemble.

 

 

 

Le sprint des professeurs d’Italien

(Sole24Ore du 28 Août 2016)

Par Claudio Giunta

Les résultats des épreuves écrites du concours pour enseignants ont été publiés et les chiffres sont alarmants. Plus de la moitié des 71.000 candidats (tous titulaires d’habilitation) ont été recalés, cela signifie que les postes offerts par le Ministère de l’Éducation Nationale ne seront pas pourvus et que pour la prochaine année il faudra faire appel aux remplacements confiés aux enseignants contractuels titulaires d’habilitations ou aux remplacements annuels. Il en résulte un concert de lamentations sur l’incompétence des futurs professeurs, sur les universités qui ne donnent pas de formation adéquate à leurs étudiants, sur le déclin de cette profession maltraitée, qui n’attire plus les meilleurs talents. Ce concert est aussi légitime : il vaudrait mieux que nombreux d’entre ceux qui aspirent à devenir enseignants (parmi les titulaires d’habilitation aussi) retournent à l’école parce que leurs connaissances ne sont pas suffisantes ; les universités ont du mal à combler les lacunes de préparation qui datent des années du lycée ou du collège ; il est aussi vrai qu’en ce qui concerne les matières scientifiques notamment, l’enseignement est souvent, pour les élèves les plus doués, le dernier choix. Cependant, si on veut donner un jugement plus équilibré sur ce sujet il convient de lire les consignes des épreuves écrites. C’est ce que j’ai fait pour les épreuves de lettres italiennes au lycée et j’ ai été abasourdi. Il s’agit de huit questions.

(1) Organiser “une leçon de deux heures” à partir du sonnet de Pétrarque La vie s’enfuit. La leçon prévoit l’analyse des thèmes, des images et du style « qui caractérisent la poésie de Pétrarque », ensuite une réflexion sur le rôle de Pétrarque dans l’histoire de la littérature, enfin il faut préciser « les mesures pédagogiques » destinées aux élèves à besoins éducatifs particuliers.

(2) À partir du poème La poulie du puits grince de Montale, créer un « contrôle conclusif » sur le thème de la mémoire « de Léopardi à Montale en passant par Pascoli, Gozzano et Ungaretti », en analysant des textes,  et en mettant en rapport « les différents ouvrages proposés et la poétique des différents auteurs »

(3) Réaliser “un bref recueil de lectures (trois ou quatre textes) d’auteurs italiens et étrangers autour du thème de l’étranger, de tout ce qui est différent, et plus en général de l’extranéité. Le choix de chaque texte doit être justifié par rapport à la classe et les liens entre les différentes œuvres choisies doivent être expliqués ».

(4) Préparer «une unité d’apprentissage de deux heures pour présenter la Constitution».

(5)Créer une unité d’apprentissage sur la « Densité et la distribution de la population ».

(6) A partir d’une phrase de Sciascia qui souligne l’importance de la littérature, réfléchir sur l’importance de la littérature (Le texte original du Ministère dit : « Mettez en évidence l’importance de la didactique de la littérature en vue de l’orientation en matière de formation de l’élève, en vous inspirant de la leçon de Sciascia ».

(7 et 8) Lire deux textes en langue étrangère et répondre à cinq + cinq questions à choix multiples afin de démontrer une bonne compréhension de ces textes.

Ce sont, comme l’on peut remarquer, des questions très complexes qui demandent des réponses bien argumentées. Moi, je ne saurais franchement pas indiquer, au pied levé, « trois ou quatre textes » sur le thème de l’étranger et du réfugié ; sur l’extranéité peut-être, à condition de donner à ce terme une connotation très vaste, des Fiancés d’Alessandro Manzoni jusqu’à l’Ulysse (ce serait la partie moins difficile car après il faut trouver des liens entre ces textes, juste comme dans la question suivante où il faut trouver les liens entre les ouvrages des auteurs en cause : le démon des liens faisait déjà fureur quand j’allais à l’école et je remarque, donc, avec regret que rien n’a changé. Ce sont, à mon avis, des questions plutôt absurdes, qui favorisent le dilettantisme parce qu’elles ne récompensent pas la connaissance réelle des textes et des auteurs mais plutôt ce « syndrome » de la formation humaniste, c’est-à-dire la connaissance de quelques notions (qui pourrait dire dans une petite dissertation des choses sensées sur le thème de la mémoire de Léopardi jusqu’à Montale en passant par Pascoli, Gozzano et Ungaretti ?) et l’autre « syndrome » de la formation humaniste, c’est-à-dire la rhétorique, ou l’hypocrisie, le pharisaïsme ou, quel que soit son nom, cette mauvaise vertu qui permet d’écrire sans jamais avoir de doutes, de petites pensées inspirées sur l’importance de la Littérature et de la Grande Leçon de Sciascia, ou sur la dignité des réfugiés et de tous ceux qui sont différents. Les questions sont même mal posées : parler de « leçon de Sciascia » sur la base d’une de ses phrases de vingt mots est hors de propos, et « Soulignez l’importance de la didactique de la littérature en vue de l’orientation en matière de formation de l’élève» c’est de l’anti-langue pure. Mais ce sont tous des détails et d’ailleurs on est conscient qu’au Ministère de l’Éducation Nationale Italien on écrit comme cela. Ce qui laisse stupéfait est la durée. Le temps à disposition pour développer l’épreuve est de 150 minutes, soit deux heures et demi. Moi, j’aurais su répondre décemment à deux, trois questions peut-être. Car il faut réfléchir, organiser le thème, écrire et – étant les premières versions toujours médiocres – réécrire. C’est tellement évident que j’ai téléphoné à deux candidats pour être sûr qu’il fallait vraiment répondre à toutes les questions et non pas, par hypothèse, en choisir deux. Non, toutes les six : vingt-cinq minutes pour chaque question, voire encore moins, parce qu’il y a aussi les réponses à choix multiples. Dix-huit minutes pour chaque question donc. Or, j’exclurais qu’une telle épreuve puisse être abordée décemment par quiconque, même par le meilleur spécialiste de littérature italienne dans la durée établie. Elle peut être abordée tant bien que mal, sténographiant un certain nombre de banalités, mélangeant des noms et des dates pour montrer d’avoir lu le manuel de préparation au concours, glorifiant la rencontre avec l’Autre ou l’importance de la Littérature, comme le disait Leonardo Sciascia ; mais vraiment rien d’autre que cela. Et donc : pourquoi ne pas donner davantage de temps aux candidats ou pourquoi ne pas donner moins de questions, ou donner la possibilité d’en choisir deux parmi de plus nombreuses, permettant ainsi de faire peu mais bien et pas beaucoup et mal ? Cela n’est pas une question rhétorique : je pense et j’espère qu’il y a une ratio, mais j’ai du mal à la comprendre.

 

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